• Connaissance des Sanka, nomades du Japon

     

     Vie des nomades Sanka au Japon

     

                   Si vous demandez à un Japonais « moyen » -ou même un Japonais cultivé-, s'il existe des nomades dans son pays, il est très probable qu'il vous répondra, avec un sourire ironique : « Certainement non ! Notre pays est surpeuplé, il n'y a pas de place pour des nomades. Nous n'avons jamais eu des gitans comme vous en avez en Europe. »

    Ainsi débute l'article de Nina Epton dans ce Connaissance du Monde de mai 1965. Depuis, plus rien ou pas grand chose d'autre sur ce peuple. A-t-il disparu ? S'est-il intégré à la population sédentaire en abandonnant la tradition liée au Voyage ?

    Voici en tout cas quelques traits remarquables de ce peuple cousin de nos Tsiganes.

     

     [...]

               Oui, il les voyait tous les printemps, les Sanka ; non, il n'avait jamais essayé de faire leur connaissance. Ils se méfient « des autres » et lui, il avait toujours assez à faire dans le temple. Pourquoi descendrait-il pour voir des gens qu'il considérait un peu comme des fauves ? Naturellement il ne lui serait jamais venu à l'idée d'essayer de les convertir. Les Sanka ont leurs propres croyances, pas très différentes, d'ailleurs, du Shintoïsme primitif. Les vieilles religions du Japon, Shintoïsme et Bouddhisme, ne font pas de prosélytisme; œ ne sont que les « nouvelles » religions, souvent issues des vieilles, mais avec des modifications bizarres, ou modernes, ou empruntées au Christianisme, qui essaient de gagner des fidèles.

     Le prêtre avait raison. Il nous fallut un peu plus d'une heure et demie pour atteindre le campement des Sanka, qui nous aperçurent de loin et parurent un peu agités jusqu'à œ qu'ils aient reconnu Kan Misumi. Alors le vieux chef sortit de sa tente et vint à notre rencontre avec un large sourire.

     

     Kan Misumi, docteur en sociologie, spécialiste de la question sanka aux allures de gourou

     

    Tachihei Musashi salua Kan Misumi sans les courbettes habituelles au Japonais citadin ; mais, malgré la simplicité de sa demeure et de son entourage, il avait l'allure d'un chef et une autorité bienveillante.

    Ce patriarche grisonnant et barbu avait à peu près le même physique que les autres Nippons, seulement ses jambes - ainsi que celles des autres Sanka - étaient plus droites. Tout le monde sait, en effet, que les Japonais tendent à avoir des jambes courbées, c'est pourquoi la plupart des Japonaises sont beaucoup plus attrayantes en kimono qu'en tenue occidentale. Il est possible que le mode de vie au plein air des Sanka, leur habitude de marcher rapidement, aient fini par éliminer ce trait physique caractéristique de <st1:personname productid="la race. Car" w:st="on">la race. Car</st1:personname> à tous les autres points de vue, on ne distingue guère un Sanka d'un Japonais moyen : le même teint (un peu plus rosé, mais j'ai vu le même genre de teint chez presque tous les campagnards, les mêmes yeux bridés, les mêmes cheveux bruns et lisses. Les femmes ont peut-être tendance à avoir les seins plus développés que leurs voisines des grandes villes, qui font tout ce qu'elles peuvent pour augmenter leurs appas bien maigres, autrefois serrés par l'obi traditionnel. Mais, ici encore, on ne peut pas dire que les seins des femmes Sanka sont une particularité puisque j'ai vu beaucoup de campagnardes aussi bien développées.) Non seulement j'ai vu des bains publics où toutes les femmes sont en tenue d'Eve, mais aussi des stripteases de province - hélas! C'est pousser l’imitation de l'Occident trop loin à mon avis - ou les « artistes », de simples villageoises, avaient une allure de nourrices de Bethmale.

     

     

    Préparation du thé chez les Sanka

    Tachihei me contempla avec plus d'étonnement que je n'en manifestai à son égard. Il. n'avait, paraît-il, jamais vu de cheveux blonds. Quand il me présenta à sa femme et à ses enfants (déjà mariés) ce fut le délire. Chacune voulait toucher mes cheveux et poussait des petits cris de joie en constatant combien ils étaient différents des leurs. Ce fut un grand succès, et un bon moyen d'entrer tout de suite « en communication ». Au début, Tachihei voulait les empêcher de me toucher, mais voyant que cela ne me gênait pas et que je riais aussi fort que ses femmes, ': il parut tout content et répondit à mes questions, par l'intermédiaire de Kan Misumi, sans hésitation.

    Notre conversation eut lieu dans son seburi ou tente de canevas ouverte aux deux extrémités, la demeure traditionnelle des Sanka. ; Même pendant l'hiver - qui est souvent très dur au Japon - les Sanka ne dorment que sur une mince natte de bambou et de plus ils ne se couvrent pas beaucoup, quoiqu'ils s'habillent davantage qu'autrefois.

    Au début de ses relations avec les Sanka, il y a une trentaine d'années, Kan Misumi trouva que les femmes étaient vêtues un peu comme les Balinaises, c'est-à-dire nues jusqu'à la ceinture, mais aujourd 'hui elles portent une blouse sans manches sur une jupe plissée un peu à la manière' d'un sarong. Le kimono leur est totalement inconnu. Les hommes portent des pantalons bleu marine' (en coton), une jaquette rayée bleue et blanche et une ceinture blanche. Les chefs portent des rayures un peu plus larges pour les distinguer des autres membres de la tribu.

    Chaque unité, ou seburi, est composée de plusieurs familles, dirigée par un chef ou mureko qui décide de 1 'heure et du jour du départ d'un lieu donné, l'ordre de marche, etc. Ce chef assume en outre les fonctions de prêtre. Les Sanka vénèrent les ancêtres et tiennent une grande assemblée en leur honneur tous les ans. Autrefois, ils avaient coutume de pendre leurs morts aux arbres, mais aujourd'hui, ils préfèrent les enterrer.

    En dehors du mureko,, le « chef de rivière » ou kuzuko contrôle la route suivie par les diverses unités sanka sur un parcours déterminé, toujours le long d'un fleuve ; hiérarchiquement au-dessus de lui, le kuzushi commande toute une région. Tous ces chefs sont élus démocratiquement pour des périodes variant de trois à cinq ans ; ce sont eux qui règlent les différends.

    Pendant que les femmes nous préparaient un déjeuner de truite grillée, céréales et riz que leur offrit Kan Misumi, notre hôte remplit un récipient de bambou de <st1:personname productid="la boisson Sanka" w:st="on">la boisson Sanka</st1:personname> qui remplace le saké des villes : un alcool de céréales fermenté qu'ils appellent - on ne sait pas pourquoi - « mélange de singe ». Kan Misumi m'assura que malgré ce nom peu appétissant la boisson était d'origine purement végétale !

     

     

       Le repas se compose de poissons grillés et d'alcool bu dans des tasses en bambou.

     

    Comme les autres Japonais, les Sanka mangent peu (très peu de viande et beaucoup de fruits), mais ils adorent le thé qu'ils font bouillir au-dessus de feux de bois.

    Ils possèdent peu d'ustensiles: quelques casseroles achetées dans les villages des plaines, des couteaux de bambou, une bouilloire par seburi et le tokkuri de bambou dans lequel on met la « boisson de singe ». Tout comme le saké, cette boisson doit être servie tiède et pour ce faire on creuse un trou dans le sol près du feu où on plonge le tokkuri à peu près une heure avant le repas.

    Pas de moyens de transport : aucune roulotte ne pourrait manœuvrer dans les épaisses forêts de pins où les Sanka passent l'hiver. Ils n'ont pas de bêtes de somme.

    Les Sanka se déplacent de sept à huit fois l'an sur un parcours déterminé. Ils gagnent leur vie honnêtement en fabriquant des vans pour les agriculteurs des villages; c'est leur spécialité, et tout le monde y travaille : hommes, femmes et enfants. Tant que les fermiers continueront à utiliser le mi ou van de branches de saules le Sanka pourra se tirer d'affaire fort honorablement. Ils fabriquent deux ou trois vans en moyenne par jour qu'ils vendent 500 yen (environ <st1:metricconverter productid="6 F" w:st="on">6 F</st1:metricconverter>) pièce. En une bonne saison, ils arrivent à gagner 30,000 Yen par seburi ce qui est largement suffisant pour leurs modestes besoins: quelques conserves pour l'hiver, du coton pour les blouses et jupes des femmes et les pantalons des hommes et du tabac pour ces derniers.

    Comme la plupart des peuples dits primitifs les Sanka ont une connaissance approfondie des herbes, leur unique mode de traitement des maladies en dehors des peaux de vipères qu'ils utilisent pour soigner les blessures.

    Kan Misumi a écrit un livre sur les connaissances Sanka en médecine naturelle qu'il serait fort intéressant de faire traduire et de comparer à celles d'autres peuplades. Les Sanka sont robustes et vivent en moyenne jusqu'à quatre-vingts ans malgré - ou à cause de - leur vie rude.

    Comme tous les Japonais - et contrairement à 1'habitude de nos nomades européens - les Sanka sont d'une. propreté exemplaire. Ils prennent des bains tous les jours et en toute saison - et même des bains chauds en hiver !

    Pour cela, ils creusent des trous profonds dans les bois, les tapissent - aujourd'hui - de matière plastique, chauffent des pierres et versent de l'eau dans le trou jusqu'à ce qu'ils arrivent à la température voulue.

      

     

     

     Quand à la manière de prendre un bain, elle consiste à creuser un trou dans le sol, à le tapisser de plastique et à s'y plonger après l'avoir rempli d'eau.

     

    La moralité des Sanka est au-dessus de tout reproche. Les hommes sont travailleurs, gais, avec un grand sens de loyauté. Ils sont chastes - ainsi que leurs femmes - et ne permettent le divorce qu'en cas d'impuissance. Les femmes mariées portent de grandes épingles à cheveux en bambou.

     

    On marie les jeunes filles aux premiers symptômes de la puberté et les mariages sont fixés par le chef de groupe après consultation avec le chef d'un groupe voisin, pour éviter tout risque de consanguinité. La petite mariée reçoit une jupe rouge des mains de sa future belle-mère, jupe qu'elle porte le jour du mariage. Sa jupe de jeune fille est préalablement jetée à la rivière au cours d'une cérémonie religieuse.

    Mais ces mariages « arrangés » tiennent compte des goûts des jeunes gens, qui ont l’occasion de se rencontrer au cours des fêtes annuelles qui réunissent les seburi en un lieu donné. Pendant ces fêtes on fait de la musique - Kan Misumi en a enregistré beaucoup ; elle diffère sensiblement de la musique classique japonaise. Elle a un rythme plus gai, presque occidental. On danse - et les masques et costumes qui sont portés à ces occasions sont gardés dans un coffre au village, chez un habitant qui a la confiance des Sanka.

    Les instruments, tambours et flutes, sont en bambou. On chante, et les paroles sont libres, comme celles du folklore Kyushu au sud du Japon…

     [...]

     

    Autres particularités des Sanka :

     ¤ Sanka : ce mot s'écrit en japonais au moyen de caractères signifiant "habitant des caves dans la montagne" ou "sans lieu de domicile fixe".

    ¤ Les Sanka [parleraient] un japonais archaïque et [seraient] connus pour la rapidité avec laquelle ils se déplacent et pour leurs dons de camouflage.

     

     

    Texte et photographies de Nina EPTON.  

     Un reportage paru dans Connaissance du Monde, revue mensuelle n° 78, mai 1965

     

     

     

     Merci à Julien Joly qui nous signale ce jour un reportage sur les derniers Sanka au Japon (en langue japonaise) :

    http://www.youtube.com/watch?v=mpdzfcBG-lY

     Ce lien a été vérifié le 15/04/2011

    " Si j'ai bien compris de quoi il s'agissait, les derniers Sanka se sont sédentarisés. Il ne reste plus que quelques personnes âgées qui se souviennent avoir appartenu à ce peuple...

    Voilà qui est bien triste! "



     

    Dernièrement mis à jour le 6/05/2011

     

     Liens :

    * Poésie sanka sur le site des Fils du vent sans pays

    * Saletée supposée des Tsiganes, nomades d'Europe, un a priori à la peau dure 

     

    * Un voyage de Nina Epton en Andalousie

    * Un voyage de Nina Epton en Galice

    * Un reportage sur les derniers Sanka du Japon, valide au 15/04/2011 : http://www.youtube.com/watch?v=mpdzfcBG-lY

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