• Gitanes de Jacques de Baroncelli

     

    Jacques de Baroncelli

     

    Gitanes, 1932

    Dans une lettre datée du 18 juin 1930, Jacques de Baroncelli confie à son “petit Toto chéri” (son frère Folco) le nouveau “grand projet” qui l’anime. Inspiré d’une nouvelle de Jules Charles-Roux intitulée En Camargue : Cœur ardent et Hirondelle brune, son film contera les fugaces amours de Cœur ardent, un indien du Wild West Show de Buffalo Bill en tournée en Provence, et d’Hirondelle Brune, une gitane venue aux Saintes-Maries-de-la Mer pour le pèlerinage annuel de son peuple. Pour des raisons que l’on ignore, le projet ne vit pas le jour. Mais le voilà qui resurgit sous une autre forme en 1932. Entre temps, l’indien s’est métamorphosé en marinier, mais la gitane est restée gitane. Léon, patron de péniche (Charles Vanel), rencontre la tzigane Téla Tchaï (idem) au bord d’un canal et la séduit pendant une fête foraine. Délaissant sa communauté, la jeune femme part avec le marinier, puis le quitte bientôt : les différences culturelles ont eu raison de leur amour. Lorsqu’ils se retrouvent aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pendant le pèlerinage, le père de la bohémienne ne peut se résoudre à cette mésalliance et abat le marinier d’un coup de fusil. Au-delà du plaisir de traiter un thème récurrent (l’amour impossible) et de dépeindre un peuple dont son frère s’est fait le défenseur, ce film est pour Baroncelli une juste revanche à prendre sur L’Arlésienne. “J’ai ouvert ma cage et je suis parti sur les routes de France avec mon camion sonore, Vanel et Tela Tchaï”, dira Baroncelli. (C. V., L’intransigeant, 29. 10. 1932). Cette fois, il s’est affranchi de toutes les contraintes qui avaient si lourdement entravé l’adaptation de Daudet : non seulement Gitanes est entièrement tourné en décors naturels mais, en plus, Baroncelli est l’unique auteur du scénario original et son propre producteur. Créée en 1923, sa société de production, la Société belge des films Baroncelli, avait été contrainte, faute de matériel sonore, à mettre en sommeil ses activités pendant quelques années. En 1931, la voilà qui revient dans la course. Pour la coquette somme de deux millions de francs belges, elle vient d’acquérir un studio mobile, plus précisément un camion d’enregistrement sonore de la marque Sélénophon. Baroncelli se donne ainsi les moyens de ses ambitions et forge les armes qui devraient lui assurer sa future indépendance. Pour mettre tous les atouts dans son jeu, il s’entoure aussi de fidèles collaborateurs artistiques : le comédien Charles Vanel (douze films avec Baroncelli entre 1924 et 1942) et le chef opérateur Louis Chaix (dix-huit films avec Baroncelli entre 1920 et 1933). À leurs côtés, la comédienne Téla Tchaï fait figure de nouvelle recrue. Hormis une apparition dans L’Atlantide de Pabst (1932), Gitanes est son premier grand rôle au cinéma. À la tête de cette petite équipe, le réalisateur délaisse donc le confort des studios et se transforme en cinéaste nomade, en miroir qui marche sur les routes de France. À l’automne 1932, Sucy-en-Brie, Champigny, le canal de l’Ourcq et surtout les Saintes-Maries-de-la-Mer seront quelques unes de ses étapes cinématographiques. “Je ne sens que la nature et je ne réussis que ce que je sens” (C. V., L’intransigeant, 29. 10. 1932) dira Baroncelli, comme pour justifier cette escapade totalement atypique dans le cinéma français du début des années trente.

    Distribué par Universal, Gitanes sort en exclusivité le 3 mars 1933 dans la prestigieuse salle du Gaumont-Palace, accompagné de quatre attractions. Baroncelli a fait précéder son film d’un bref prologue filmé de Colette* dans lequel l’éternelle vagabonde met en garde les spectateurs contre la morale très particulière des gitans. “Leur étrange point d’honneur dédaigne notre morale, prévient-elle. Voler, chez les gitanes, cela s’appelle reprendre. Tuer, c’est faire justice”. Pourquoi Baroncelli s’est-il entouré de telles précautions ? Sans doute pour se prémunir contre d’éventuelles accusations de racisme, les personnages de gitans de son film étant conformes à l’imagerie populaire : tous voleurs, menteurs, voire criminels.
    L’accueil critique - dans l’ensemble plutôt réservé - fera peu de cas de cette question, préférant regarder ailleurs. Si la plupart des articles saluent la poésie avec laquelle Baroncelli a su capter le spectacle de la nature, beaucoup regrettent la minceur de son scénario et la lenteur de l’action. Marcel Carné est celui qui a le plus justement traduit cette dualité. “Il y a dans Gitanes, écrit-il, des tableaux champêtres de toute beauté, ainsi que certaines vues de canaux aux eaux calmes et tranquilles ou de crépuscules au ciel tourmenté fort réussis. Malheureusement, toutes ces habiletés techniques ont été mises au service d’un scénario fort indigent.” (Cinémagazine, n° 3, mars 1933).
    Et la bande son ? C’est là que le bât blesse. Après avoir misé tous ses espoirs et toutes ses économies sur le procédé Sélénophone, Baroncelli comprend, mais un peu tard, qu’il a fait un mauvais choix. À l’usage, le matériel de prise de son s’est révélé inadapté à l’enregistrement des dialogues en décors naturels. En désespoir de cause, tout le film sera post-synchronisé en studio, lui retirant ainsi beaucoup de sa spontanéité et de sa fraîcheur. Un an plus tard, Pagnol relèvera le défi : Jofroi sera entièrement réalisé en décors naturels et en son direct.
    Gitanes paiera très cher sa liberté et ses audaces techniques. Retiré de l’affiche au bout d’une semaine, le film ne reparaîtra plus sur aucun autre écran parisien et provoquera la faillite de la Société belge des films Baroncelli. En dépit de tout cela, Baroncelli ne se départira jamais d’une grande tendresse envers ce film mal aimé, le désignant toujours dans ses entretiens comme son préféré.
    Près de soixante-dix ans après sa réalisation, Gitanes n’est toujours pas sorti du purgatoire. Aujourd’hui, seule la première bobine du film est restaurée et visible. On y assiste notamment à l’improbable rencontre, le long d’un chemin de halage, du marinier et de la gitane, dans le miroitement d’une lumière impressionniste. À elle seule, cette séquence suffit à nous mettre l’eau à la bouche et à nous convaincre qu’avec Gitanes, Baroncelli tourne résolument le dos à l’avant-garde des années 20 pour mieux affirmer ses liens de parenté avec Jean Vigo (celui de L’Atalante) et Jean Renoir (celui d’Une partie de campagne).

    Malheureusement tout l’épisode camarguais mettant en scène la communauté gitane (célébration d’un mariage, fête, procession annuelle, etc) est aujourd’hui invisible, faute d’avoir su résister aux affres du temps et à la dégradation chimique. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher ces scènes tournées aux Saintes-Maries-de-la-Mer et au bord du Vaccarès. Mais où ? Dans ces images retouchées, pareilles à des gravures, que l’iconothèque de la BiFi conserve comme autant d’images pieuses ? Dans le scénario dactylographié en 52 pages et 740 plans, en tête duquel le réalisateur a rajouté de sa plus belle plume “Gitanes, scénario de Jacques de Baroncelli” ? Ou bien dans cette version romancée, signée Simone Avril, que Tallandier publia accompagnée de photos du film ?









     

    Article provenant du site de la Bifi : http://www2.bifi.fr/cineregards/article.asp@sp_ref=56&ref_sp_type=6&revue_ref=6

     

     

    *Prologue filmé de Colette (3 minutes), en guise de présentation. Texte dit par Colette durant le prologue du film :

     

    "Soixante secondes, et je m'efface devant le plus beau privilège du cinématographe, devant la merveille que nous apporta le film muet et que le parlant à ses débuts menaçait de nous reprendre.

    Rien n'est perdu. Sur cet écran sonore vont reparaître les images de la nature vraie, le soleil et l'ombre, l'herbe et l'eau frémissante. Des paysages de France clairs, variés et doux vont servir de cadre aux dernières créatures humaines qui ne veulent pas, sur leurs têtes, d'autre toit que les mouvantes constellations.

    Un drame d'amour rapide met aux prises l'homme de chez nous et la fille nomade, une fille des tribus farouches et perdues parmi notre civilisation, à laquelle elle refuse de se plier.

    Baroncelli les connaît profondément, ces gitans. Il n'a voulu recueillir et montrer que leur vérité typique, leur fidélité à des traditions millénaires, à des rites religieux qui les ramènent une fois l'an, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Il sait que leur étrange point d'honneur dédaigne notre morale. Voler, chez les Gitanes, cela s'appelle reprendre. Tuer, c'est faire justice. Un chef de tribu, tout à l'heure, n'hésitera pas à frapper mortellement l'étranger qui projette d'épouser sa fille.

    C'est pourquoi vous ne jugerez pas trop sévèrement la charmante et ténébreuse petite Tchaï, fleur du long bouquet d'arbres, de roseaux, de nuages et d'écume marine que la Camargue et Baroncelli ont apprêté pour vous".

    (Texte publié dans l'ouvrage d'Alain et Odette Virmaux, Colette et le cinéma, Ed. Fayard, 2004, p. 392-393)

     

     

    Liens :


    * Très beau dossier du site http://www2.bifi.fr/cineregards

    * La filmographie du réalisateur Jacques de Baroncelli : http://www2.bifi.fr/cineregards/article.asp@sp_ref=56&ref_sp_type=6&revue_ref=6

    * La page dédiée à son frère Folco de Baroncelli, marquis de Javon, ami des Gitans

    * Jacques de Baroncelli a également tourné Michel Strogoff (1935), avec les acteurs suivants : Anton Walbrook, Colette Darfeuil, Armand Bernard et Charles Vanel

     

     Mise à jour de l'article : le 24/01/2008

    « Écraser des Tsiganes, avec Borat on ne sait pasLa tempérance des Zingares (Tsiganes) »

  • Commentaires

    2
    Caillie
    Mardi 18 Septembre 2007 à 09:34
    Pour faire suite aux demandes de Marie, voici le compte-rendu de mes recherches :

    - Seule la première bobine du film a été restaurée, on ne peut que le déplorer. Celle-ci a été présentée lors d'une rétrospective Jacques de Baroncelli au Musée d'Orsay en 2005 (http://www.seances.org/html/film.asp?id=12149)

    - L'iconothèque de la Bifi et une collection nationale d'images dont certaines sont numérisées et que l'on peut consulter ici :


    Adresse :
    Médiathèque - BiFi
    51, rue de Bercy
    75012 Paris
    ou ici (après s'être inscrit) :
    https://cinemage.bifi.fr/pages/index.php (il est possible de commander des reproductions)

    Pour tout autre renseignement :
    (icono@bifi.fri ou 01 71 19 32 58).

    Merci d'être passée Marie
    1
    visiteur_Marie
    Lundi 17 Septembre 2007 à 23:30
    C'est terrible, je découvre l'existence de ce film et voudrais approfondir... Malheureusement les liens "bifi.fr" ne vont nulle part. Auriez-vous plus de précision:
    Comment peut-on voir cette 1ère bobine? ou?
    Qu'est-ce que que l?iconothèque de la BiFi?
    Merci beaucoup
    Marie
    P.S. cette note est peut-être ancienne, comment savoir la date de rédaction, pas trouvé.
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