• Le parrain des petites voleuses du métro sous les verrous

     

    La chute du parrain des "petites voleuses du métro" à Paris (France)*

     
     
     
    Rédigé par Perrine Cherchève le Samedi 11 Décembre 2010


    A la tête d'un vaste réseau, Fehim Hamidovic esclavagisait des centaines d'adolescentes, contraintes de voler dans le métro parisien, tandis que lui menait la vie de château. Il vient d'être arrêté en Italie.



     

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    Une petite rom à Saint-Étienne - Photographie  AFP/JEAN-PHILIPPE KSIAZEK pour le magazine Le Monde

     

    Les policiers l'ont baptisé "le Patriarche". Mais l'individu interpellé fin novembre en Italie n'a rien d'un sage auréolé d'une autorité digne de forcer le respect. Fehim Hamidovic, un Bosniaque de 58 ans, est une véritable brute ! Un sinistre chef de clan qui a bâti, avec sa famille, un système féodal où la maltraitance, le servage et le viol d'enfants font partie de l'ordinaire. C'est lui qui, depuis son QG romain, commandait, en France, la filière des "petites voleuses" du métro parisien. Un réseau constitué d'une centaine de mineures qui, par équipe de 30 ou 40, écumaient les transports franciliens pour faire les poches des touristes. Contraintes et forcées, ces jeunes filles de 12 à 16 ans amassaient le magot qu'Hamidovic dilapidait en menant une vie de nabab...


    Un système qui tournait rond jusqu'à ce 30 novembre 2010. Ce jour-là, Fehim Hamidovic, dit Féo, est tombé. La police italienne, qui a enquêté cinq mois à la demande de la justice française, a investi au petit matin sa luxueuse villa d'Infermetto, une petite station balnéaire à 25 km de Rome. Elle l'a arrêté avec sa compagne, Cizmic Behija, 57 ans ; deux de ses fils, Ramiz, 33 ans, et Nusret, alias "Buco" (le "Trou" en français !), 31 ans ; et l'une de ses belles-filles, Hrustic Pacha, dite Marie.


    Jeu et grosses berlines


    A l'intérieur de la maison, les carabiniers ont découvert sept gosses maigrichons et sales, dont un bébé de 9 mois, malade, qui a dû être hospitalisé d'urgence. Ces gamins étaient, pense la police, utilisés par le clan pour faire la manche à Rome. Pendant qu'ils apitoyaient les touristes en mendiant, vêtus de haillons, place Navone, à proximité du Colisée, ou de la via Cristoforo Colombo, Hamidovic s'adonnait à ses deux passions, les grosses berlines et le jeu. L'homme possédait 36 voitures de luxe, surtout des Porsche C7 et Mercedes de luxe payées cash. Et il flambait dans des "bische", ces salles clandestines où l'on joue au poker. La police a aussi mis la main sur de faux certificats de naissance, de faux papiers d'identité fabriqués en France. Ainsi que sur des documents prouvant que le couple possédait des comptes bancaires en Belgique et en France, où il avait accumulé pas moins de 1,3 million d'euros !


    Deux semaines après son arrestation, Fehim Hamidovic reste un personnage énigmatique. Sur la mauvaise photo noir et blanc qui figure en tête de l'organigramme du réseau reconstitué par la police, on distingue un homme replet, le visage joufflu, les yeux enfoncés, le haut du front dégarni, vêtu d'une chemise fripée d'apparence bon marché. Hamidovic serait né en 1952, en Bosnie-Herzégovine, où ce patronyme d'origine musulmane est aussi répandu que celui de Dupont en France. "Hamidovic" n'est peut-être qu'un nom d'emprunt, utilisé pour brouiller les pistes et, le cas échéant, se soustraire à la justice. On le dit originaire de Barice, autant dire de partout et nulle part : il y a quatre communes portant ce nom dans l'ex-Yougoslavie, dont deux en Bosnie. L'une est un village de la banlieue de Sarajevo, l'autre une ville située à la frontière serbe où vit une importante communauté rom, précise l'ambassade de Bosnie en France qui se déclare prête à collaborer avec les autorités européennes pour éradiquer ce réseau qui nuit à l'image du pays.


    Brutal, sans états d'âme


    Fehim Hamidovic est-il rom ? Le 2 décembre, le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, a été plus qu'évasif sur la question. "Nous n'avons pas à dire que ce sont des Roms, ce n'est pas notre problème", a-t-il répondu. Une prudence de langage due à la volonté de ne pas raviver la polémique de l'été, quand Sarkozy avait pointé le doigt sur la communauté rom. Au-delà de la vive altercation avec la commissaire européenne à la Justice, Viviane Reading, cette controverse avait eu le mérite de démontrer l'incapacité de l'Europe à intégrer une communauté stigmatisée, misérable et parquée dans des bidonvilles. Or, s'il s'avérait que la filière qui vient d'être découverte était, en effet, dirigée par des membres de la communauté rom, elle serait une nouvelle illustration de l'impuissance de l'UE.


    S'agissant d'Hamidovic, le doute sur ses origines subsiste, mais il n'aurait pas d'état civil tout comme les Roms de Bosnie. Roms ou pas, lui et son clan étaient extrêmement mobiles et traversaient l'Europe en camping-car. L'un de ses fils, Nusret, alias "Buco", arrêté en Italie, est né à Zagreb, la capitale de la Croatie. "Hamidovic changeait de pays comme nous changerions d'arrondissement", ironise une source proche de l'enquête. On suit sa trace en Autriche, où il a déjà été condamné à trois ans de prison pour une affaire de traite d'êtres humains. On le croise à plusieurs reprises en France. En Italie, où il aurait tenté d'obtenir l'asile politique, il serait propriétaire de deux maisons, dont l'une à Ostie. Mais il s'était aussi installé une base arrière à Badalona, une ville près de Barcelone, qui abrite un camp de Roms. L'homme et ses proches lieutenants savaient qu'ils pouvaient, en circulant librement dans l'UE, échapper à la pression policière. Durant ses pérégrinations, Hamidovic est resté le cerveau de la bande : c'est de lui que venaient les ordres et vers lui que remontaient les informations et le magot... Son profil ressemble à celui d'un chef de réseau proxénète ou de trafic de drogue. Brutal, sans états d'âme.


    Structure clanique


    Ce même 30 novembre, alors qu'Hamidovic était arrêté en Italie, la police judiciaire française interpellait pas moins de 18 de ses hommes, à Montpellier, Perpignan et Aix-en-Provence. Ils sont soupçonnés d'association de malfaiteurs, de vol et recel en bande organisée, de traite d'êtres humains et, pour certains, de tortures, d'actes de barbarie et de viols en réunion. Au terme de dix-huit mois d'enquête, la police est parvenue à démanteler une filière à l'origine d'au moins la moitié des vols dans le métro parisien.


    D'où venaient ces jeunes voleuses du réseau Hamidovic ? "Il est très difficile de définir leur nationalité, explique-t-on à l'ambassade de Bosnie en France. La plupart ne sont probablement pas nées en Bosnie, mais peut-être en Italie, dans des campements." On sait en revanche que ces enfants ont été arrachées à leurs familles et expédiées en région parisienne. Là, elles suivaient des leçons de rapine et apprenaient à respecter un code précis au cas où elles se feraient prendre par la police. Leurs prénoms étaient différents, mais toutes déclinaient le même patronyme : "Hamidovic".


    Les voyageurs parisiens qui se sont fait piquer leurs portefeuilles dans le métro par l'une des petites voleuses savent désormais que ces larcins ne sont pas des actes délibérés de leur part. En réalité, les gamines, bien plus victimes que coupables, étaient sous la coupe d'une organisation criminelle formée autour d'un chef qui connaissait particulièrement bien les procédures françaises. Une structure familiale clanique, rassemblant les pères, les mères, les filles et les fils, cousins, etc. Tout un monde dont on ignore la véritable identité et qui formait une petite société fermée où l'on se marie entre soi de bonne heure, et où les nombreux enfants font fructifier le commerce. Certaines familles payaient pour marier leur fille avec tel cousin haut placé dans la hiérarchie et obtenaient ainsi le privilège de chapeauter une bande de gamines. Quant aux meilleures voleuses, celles qui rapportaient le plus d'argent, elles pouvaient même faire l'objet de transactions financières à l'intérieur du clan.


    Quand ont-elles débarqué en France ? Mi-2008, la police constate une recrudescence de vols à la tire dans le métro, et le phénomène va croissant. En 2009, la police enregistre 333 "procédures Hamidovic", puis 388 de janvier à septembre 2010. Selon le préfet de police, Michel Gaudin, "durant les neuf premiers mois de l'année 2009, ce réseau a été à l'origine de 70 % des vols à la tire dans le métro parisien".


    Lorsqu'elles étaient arrêtées, les voleuses, qui s'exprimaient assez clairement en français, servaient la même sauce aux policiers. Elles disaient avoir 12 ans, un âge qui les mettait à l'abri de poursuites judiciaires. Et elles refusaient, comme la loi les y autorise, de se soumettre à des tests (empreintes digitales, âge osseux, ADN) qui auraient permis de déterminer leur âge et de les identifier. A l'issue de l'interrogatoire, elles étaient placées dans un foyer d'accueil de la protection de l'enfance d'où elles fuguaient quelques heures plus tard pour repartir écumer les rames à la recherche de nouvelles proies.


    Pourtant, "elles étaient très attachantes", raconte la journaliste Claire Perdrix, qui a recueilli les confidences de ces jeunes filles pour un documentaire, "Le gang des petites voleuses", diffusé sur M6 en janvier dernier [2010*]. Claire Perdrix décrit des adolescentes délurées qui n'ont peur de rien, surtout pas des policiers qu'elles narguent sur les quais. Elles répétaient : "On connaît les lois, la police ne peut rien contre nous." Elles racontaient toutes la même chose, qu'elles s'appelaient Hamidovic et qu'elles rejoignaient le soir leur grand-mère dans une caravane à Montreuil, ce qui était faux.


    En octobre 2008, trois adolescentes finissent par craquer. Sans doute lessivées par une vie de chien, elles acceptent de témoigner. Ce qu'elles vont révéler aux policiers parisiens est un cauchemar. Chacune d'elles devait respecter un contrat d'objectif : 300 € par jour. Faute de quoi, elles étaient battues à mains nues, blessées à l'arme blanche, brûlées avec des cigarettes, violées à plusieurs reprises... Celles qui n'étaient pas capables de voler étaient reconverties dans la mendicité. La nuit, ces mineures étaient logées à plusieurs dans des chambres d'hôtel bas de gamme à Paris ou en banlieue, payées en liquide. Elles étaient placées sous la surveillance de gardiennes, probablement d'anciennes voleuses qui avaient pris du grade. Les hommes, eux, se tenaient à l'écart et n'intervenaient que pour récupérer le butin. Selon le procureur Jean-Claude Marin, les sommes collectées par ces "contremaîtres" s'élevaient à "près de 12 000 € par jour, soit 4 millions d'euros par an pour Paris et l'Ile-de-France". Et de citer le cas d'une voleuse qui aurait dérobé 100 000 € en une seule journée !


    Que sont-elles devenues ?


    "Un vol de portefeuille dans le métro, ce n'est pas grand-chose, peut-être 20 € à chaque fois, explique Christian Flaesch, le patron de la PJ. Mais, multiplié par une centaine, c'est énorme." Les gamines fondaient de préférence sur les touristes japonais, qui se baladent sans méfiance avec un paquet de liquide sur eux. Chaque semaine, le pactole était acheminé vers Montpellier ou Perpignan par camionnette ou planqué à même le corps, pour être récupéré par les principaux lieutenants du clan et envoyé à la tête du réseau.


    Manifestement, Fehim Hamidovic avait aussi développé son business en Italie, utilisant des méthodes identiques. Le clan aurait sous sa coupe une centaine de mineures, entraînées, elles aussi, à devenir pickpockets. Au fil des interrogatoires, il en révélera peut-être davantage. Lui et ses quatre complices devraient être extradés vers Paris d'ici à quelques semaines, pour y être entendus par la justice. En attendant, il dort dans une cellule de la prison Regina Coeli à Rome. Il peut dire adieu à ses berlines de luxe, à ses villas et à la flambe, pour longtemps. Mais rien ne dit que, lui à l'ombre, une autre tête ne prenne sa place.


    Aujourd'hui une question se pose : où est passée son armée de petites voleuses ? "Ces jeunes, à notre sens, n'ont pas été protégées et nous aimerions bien savoir où elles sont", s'alarme l'association Hors la rue. Sont-elles déjà passées sous la coupe d'un autre chef ? P.Ch., avec A.F.D.


    LA TRAITE DES ÊTRES HUMAINS EN RECRUDESCENCE

    "La traite des êtres humains n'existe pas qu'à l'autre bout de la planète, elle est bel et bien présente dans notre pays", affirme Sophia Lakhdar, directrice du comité de lutte contre l'esclavage moderne (CCEM). L'association Hors la rue, qui vient en aide aux mineurs étrangers en danger, constate même "une forte augmentation des mineurs en situation de traite et de prostitution".


    Définie comme le "recrutement, transport, transfert, hébergement ou accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, aux fins d'exploitation", la traite des êtres humains est devenue un enjeu international majeur lié aux problématiques migratoires et à la criminalité organisée. Elle prend la forme de réseaux de prostitution forcée, d'utilisation d'enfants pour se livrer à la mendicité ou pour commettre des délits, ou encore de travail domestique forcé. Selon le Bureau international du travail, 12,3 millions de personnes sont victimes de travail forcé dans le monde, et 40 à 50 % d'entre eux sont des mineurs.


    "Souvent, les policiers se contentent de contrôler les papiers des travailleurs étrangers, mais ne cherchent pas à déterminer quelle est la situation derrière l'irrégularité. Le travail d'identification des victimes de traite est parfois négligé, explique Sophia Lakhdar. Il y a une défaillance de l'Etat et de l'aide sociale à l'enfance. Quand un enfant étranger est retiré subitement d'une école, on appelle une fois, deux fois, et puis on ne cherche pas à savoir ce qui se passe réellement." Un membre du dispositif d'accueil et de protection des victimes de la traite des êtres humains affirme avoir connaissance d'un "réseau de prostitution de jeunes Chinoises qui semble prendre de l'ampleur en région parisienne". Mais ces trafics nébuleux et extrêmement mobiles sont difficiles à appréhender.


    Selon l'association Hors la rue, "les situations de traite et de prostitution sont parfois niées et depuis qu'un climat tendu s'est installé autour de la question des Roms, cela ne facilite pas nos interventions à l'égard des mineurs en danger issus de cette communauté".

     

    Vu dans Marianne n°712, décembre 2010

    * Ajout du webmaster

     

     

    Liens :

    * Que sont devenues les "petites voleuses du métro" ? http://filsduvent.kazeo.com/Des-fois-si-vous-saviez/Que-sont-les-petites-voleuses-Hamidovic-devenues,a2123368.html

    Si vous en connaissez, si vous les avez près de vous, témoignez et laissez des traces, n'hésitez pas. Il peut s'agir de vie ou de mort parfois. Certaines de ces filles doivent être en grandes difficultés.

    * Qu'est-ce qu'un Rom ou Rrom ? http://filsduvent.kazeo.com/Vocabulaire/Rrom-ou-Rom-Qu-est-ce-que-c-est,a485282.html

    * La prostitution chez les Tsiganes, ça n'existerait pas ? http://filsduvent.kazeo.com/Des-fois-si-vous-saviez/Prostitution-chez-les-Tsiganes,a485174.html

     

    * L'association Hors la Rue qui soutient, en France, les mineurs étrangers en difficulté : http://www.horslarue.org/

    * Le comité de lutte contre l'esclavage moderne : http://www.esclavagemoderne.org/

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