• Le violon passioné de Raymond Roussel

     

    " heureux comme un roi si la corde chante "

     

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    Violoniste par Marc Chagall

     

    Le Violon

     

     

    Un artiste, dont la mise est tout un poème,

    Porte des cheveux longs et gras ; c'est le bohème

    Qui ne donne jamais sa veste à nettoyer

    Et qui, tous les trois mois, pour payer son loyer,

    Met son espoir dans quelque ahurissant miracle.

    Il tient sous son menton un violon qui râcle

    Avec l'ivresse des grandes vocations.

    On sent que parmi les préoccupations

    Qui tourmentent le plus son esprit, les cadettes

    Concernent notamment les innombrables dettes

    Faites depuis longtemps déjà chez le luthier,

    Chez le marchand de coke et chez le charcutier.

    Le grand art l'accapare à lui seul et le hante ;

    Il est heureux comme un roi si la corde chante

    Dans les solos remplis de lyrisme et de feu,

    Et s'il attrape sans se tromper d'un cheveux

    A la fin des jolis traits à grande prestesse

    Le son ultime si traître en fait de justesse

    A cause de l'espace épineux, exigu,

    Qui seul sépare les demi-tons à l'aigu,

    Tout près du chevalet sonore et de la joue.

    En ce moment, sans qu'on entende rien, il joue,

    Écrasant, avec des gestes d'olibrius,

    Les ficelles de son faux stradivarius,

    Un de ces chants liès, à puissante envergure,

    Dont le contour déjà connu vous transfigure,

    Arrivant soudain comme un rayon de soleil

    Et vous ravigotant dans le demi-sommeil

    Que donnent promptement les sonates célèbres.

    Il sent courir un long frisson dans ses vertèbres,

    Fronce avec âme les sourcils, fait les yeux blancs,

    Démantibule son bras et se bat les flancs

    Pour communiquer sa flamme à la chanterelle.

    Dans son enthousiasme il chercherait querelle

    Au détracteur le plus timide et pondéré

    D'un chef-d'oeuvre à ce point lumineux, avéré.

    Il balance tout son corps comme un imbécile,

    Semblant travailler quelque hymne à sainte Cécile ;

    A son gré, l'auteur d'un tel passage est un dieu.

    Il passe en usant son archet. Au beau milieu

    De son dos, qui reluit presque autant qu'une glace,

    On voit, en haut, un grand trou carré dont la place

    Saute infailliblement aux yeux les moins subtils ;

    L'ouverture est comblée au moyen de gros fils

    S'entre-croisant avec assez de symétrie

    Pour que du premier coup on les compte, on les trie.

    L'ensemble, en beaucoup plus important, est pareil

    Aux vieux bas ravaudés à l'endroit de l'orteil.

    En dessous, sur le drap olivâtre, on épelle

    Ces mots bouillants : " dieu, que cette reprise est belle ! "

     

    Dans l'ouvrage intitulé Comment j'ai écrit certains de mes livres (Jean-Jacques Pauvert Éditeur, 1963), dans le " chapître " Têtes de carton du Carnaval de Nice, par Raymond Roussel.

     

    Portrait tout en finesse, en retenue

     

    Liens :

    Un autre portrait de violoniste dans l'article Bonheur et magie de la musique tsigane, passage du récit Le Village oublié - 4 années en Sibérie, Alsatia, 1950. Ouvrage de Théodore KRÖGER

    « Chissay-en-Touraine (41), l'aire d'accueil le la communauté de communes du Cher à la LoireDes récits, des voyages, des romans, des Tsiganes, des documentaires »

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