• Un mémorial pour les Tsiganes à Berlin

    LE MONDE | 01.01.09 | 14h51
     
    BERLIN CORRESPONDANCE

         Une vasque d'eau sombre avec, en son centre, un triangle de granit, d'où s'échappera le son vibrant d'un violon et sur lequel reposera une fleur sauvage renouvelée chaque jour : ainsi l'artiste israélien Dani Karavan a-t-il conçu le premier mémorial national dédié aux centaines de milliers de Tsiganes exterminés par le régime nazi, qui doit être inauguré à l'été 2009 dans le coeur historique de Berlin.

    Jusqu'à présent, seules des plaques commémoratives, comme à Auschwitz-Birkenau, rappelaient le génocide dont fut victime le peuple tsigane sous le IIIe Reich : avec méthode et application, entre 250 000 et 500 000 Tsiganes (sur une population globale européenne de 1 million environ) furent assassinés avec la même volonté que pour les juifs : éliminer jusqu'à la possibilité de descendance, en instaurant une "solution finale" à base de rafles systématiques.

    Le coup d'envoi du monument a été donné, vendredi 19 décembre, dans la capitale allemande - soit soixante-six ans presque jour pour jour après la promulgation, le 16 décembre 1942, par Heinrich Himmler, maître d'oeuvre de la politique génocidaire de l'Allemagne hitlérienne, d'un décret ordonnant la déportation des Tsiganes du Grand Reich à Auschwitz. Avec ce mémorial, ce chapitre des crimes nazis, qui souvent occupe une place secondaire dans la mémoire collective, sera enfin gravé dans la pierre.

    Les noms des camps où les Tsiganes d'Europe furent déportés et assassinés entre 1933 et 1945 seront inscrits autour du mémorial, tout comme sera détaillée la chronologie de leur extermination. L'eau noire du "petit lac" de douze mètres de large imaginé par Dani Karavan doit, explique ce dernier, évoquer le "grand trou où disparurent les victimes". Passants et visiteurs s'y verront en miroir, "comme s'ils entraient dedans". Le sculpteur, qui, toujours de façon poétique, a déjà travaillé à plusieurs reprises sur le thème de la guerre, notamment à Nuremberg, confie "ne plus dormir la nuit", à l'idée de voir son oeuvre bientôt aboutir : "Je veux donner le maximum pour ce peuple, aux souffrances duquel je suis particulièrement sensible."

    Il faut dire que cela fait des années - depuis 1992 - que ce projet de mémorial attend de voir le jour. Tout, du choix de l'artiste au financement du projet (2 millions d'euros versés par l'Etat allemand) et jusqu'à son emplacement (juste en face du Reichstag et à quelques pas de la porte de Brandebourg), était déjà arrêté. Mais la difficulté des représentants de la
    communauté tsigane allemande à se mettre d'accord quant à l'inscription qui figurerait sur le monument n'a cessé d'en retarder la réalisation.

    Fallait-il ou non recourir au terme Zigeuner (tsigane) pour désigner les victimes du peuple dont on voulait ici rappeler le martyre ? Parce que ce terme fut celui-là même qu'employa l'administration nazie pour élaborer sa Zigeunerpolitik et son système d'indexation raciale, Romani Rose, le président du Conseil central des Sinti et Roms allemands, n'en voulait pas.
    L'estimant "péjoratif" et "injurieux", il lui préférait ceux de "Sinti" et "Roms", contrairement à Natascha Winter, présidente de l'Alliance Sinti, pour laquelle cette désignation, qui remonte au Moyen Age, avait le mérite de renvoyer à l'ensemble de la communauté ("Sinti" n'étant employé que pour les Tsiganes allemands, "Roma" pour les Austro-Hongrois).

    Le terme Zigeuner, selon la nomenclature nazie, figurera finalement sur le mémorial de Berlin, mais sous forme d'une citation : celle de l'ancien président de la République allemande Roman Herzog, qui, lors d'une allocution en 1997, compara le sort de cette minorité sous le IIIe Reich à celui des juifs. Une reconnaissance fondamentale pour cette communauté qui jamais n'obtint réparation pour les atrocités qu'elle a endurées - notamment les expérimentations médicales in vivo dont ses enfants furent l'objet, dans les camps de Ravensbrück, Auschwitz et autres.

    Le 19 décembre, lors du lancement des travaux du mémorial, Romani Rose s'est félicité que, après "des décennies d'après-guerre pendant lesquelles l'Holocauste des Sinti et Roms a été refoulé et nié", la société allemande se décide à en endosser officiellement la responsabilité politique - même si le chancelier Helmut Schmidt avait fait un premier pas en ce sens en 1982.
    "Ce thème est en train d'entrer véritablement dans l'Histoire", souligne l'historienne Henriette Asséo, enseignante à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et auteure du livre Les Tsiganes, une destinée en Europe (éd. Gallimard). La chercheuse rappelle la récente politique volontariste des institutions européennes, qui, en 2008, ont suggéré de énéraliser l'enseignement du génocide des Tsiganes dans les établissements scolaires et de soutenir les travaux historiques en cours : le nombre de recherches entreprises actuellement par ses collègues sur ce thème est, affirme-t-elle, exponentiel.

    Alors que, à quelques pas du Reichstag et depuis trois ans maintenant, le Mémorial de l'Holocauste commémore sur deux hectares les quelque 6 millions de juifs assassinés par les nazis, et qu'un autre mémorial, cette fois à la mémoire des homosexuels persécutés entre 1933 et 1945, lui fait face depuis mai, la vasque d'eau conçue par Dani Karavan manquait à l'ensemble des lieux de mémoire dont la capitale allemande tenait à se doter. Pourtant, la multiplication de monuments commémoratifs à Berlin - où déjà l'Histoire est omniprésente - ne plaît pas toujours, certains dénonçant même une
    "surenchère".

    Lié à la décision du Parlement allemand de consacrer aux juifs un mémorial qui leur soit spécifique, cet éclatement géographique a provoqué un débat car tous furent victimes de la politique raciale d'un même régime. "On assiste à une véritable concurrence : la Shoah est universellement reconnue et les autres groupes persécutés veulent acquérir la même reconnaissance", remarquait déjà, lors des cérémonies de mai 2005, l'historien Etienne François, de l'Université technique de Berlin.

    La liste des monuments de ce type n'est pourtant sans doute pas close : après qu'un autobus en béton a été inauguré, cette fois devant la Philharmonie de Berlin, le 18 janvier, pour rappeler le destin de milliers d'handicapés et malades mentaux euthanasiés sous le IIIe Reich, les 3,5 millions de prisonniers soviétiques que les nazis ont laissé mourir de faim pourraient eux aussi obtenir, un jour, leur lieu de commémoration.

    Lorraine Rossignol
    Article paru dans l'édition du 02.01.09.
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