• Pechon de Ruby

     

     

    PECHON DE RUBY

     

    LA VIE GENEREUSE

    DES MERCELOTS, GUEUZ ET BOESMIENS

    contenans leur façon de vivre,
    subtilitez et Gergon

    mis en lumiere par Monsieur Pecheon de Ruby,
    Gentil'homme Breton, ayant esté avec eux en ses jeunes ans, où il a exercé ce beau mestier

    Plus a esté adjousté un Dictionnaire
    en langage Blesquien,
    avec l'explication en vulgaire
    et de eaux-fortes de Tilmans

    1952

     a rouen aux depens du graveur

     

    Édition illustrée de ce premier dictionnaire d'argot (édition originale 1596).

     

    Le narrateur explique et traduit au fil de son texte les mots qui font difficulté, par exemple :

    "Nostre vie estoit plaisante, car quand il faisoit froid, nous peaussions dans l'abbaye ruffante, cest dans le four chaud, ou l'on a tiré le pein de n'aguere, ou sur le pelard, cest sur le foing, sur fretille, sur la paille, sur la dure, la terre : ces quatre sortes de coucher ne nous manquoient selon le temps : car si nos hostes faisoient difficulté de nous loger, ou la nuict nous prenoit s'il pleuvoit nous logions dans l'abbaye ruffante, & au beau temps sur le pellardier : c'est à dire le pré. Et la espionnions les ornies, ce sont les poulles, & ornies ce sont les poullets & chappons qui perchent au villages dans les arbres prés des maisons aux pruniers fort souvent, & la attrimons l'ornie sans zerver [sans bruit] & la goussions ou fouquions pour de l'aubert, c'est à dire manger ou vendre [litt. donner pour de l'argent]." (cité d'après Figures de la gueuserie, textes présentés par R.Chartier, Paris, Montalba, 1982 - p. 110 - texte de l'édition de Paris, 1612)

    De plus, l'ouvrage se termine par un dictionnaire de deux pages :

    "cy commence le Dictionnaire Blesquin, dont le François est le premier." (ib., p. 129)

    Le texte joue donc un peu avec les capacités interprétatives de son lecteur virtuel, à qui il est tout de même demandé quelques efforts : les mots sont parfois expliqués à leur seconde ou troisième apparition, et le dictionnaire (à la fois incomplet et citant certains mots absents du texte) n'est donné que dans un seul sens, pas le plus commode ; certains termes sont laissés à deviner selon le contexte, ou  comme dérivés de mots expliqués... Et la chanson de mariage qui clôt le texte ("le dauluage biant à l'anticle", le mariage allant à l'église) voile sous un certain hermétisme un sens nettement pornographique.

     

    "  Hau rivage trutage,

    Gourt à hiart à nos is :

    Lime gourne rivage,

    Son, yme foncera le bis.

    Ne le fouque au Coesmes,

    Ny hurez Cagouz à tris :

    Fouque aux gours coesres.

    Qui le riveront fermis." (ib., p. 128)

     

    A cette exception près, le narrrateur se débrouille pour enseigner à un lecteur de bonne volonté un langage qu'il ignore.

    Mais à quoi bon ? selon la préface :

    "si se trouvoit quelqu'un qui par mespris voudroit blasmer le Discours de ce livre, je luy respons que [je l'ai fait] pour laisser couler le temps, & pour mon plaisir." (ib., p. 108)

    Mais voici la dernière phrase du texte :

    "Ces folies meslees de cautelles, c'est afin que chacun s'en donne garde." (ib., p. 128)

    Autrement dit, il s'agit d'instruire : les ruses de ces gueux-là sont dangereuses pour votre bourse, pour l'ordre social et pour la charité due aux vrais pauvres - or leur langue secrète est la première de leurs ruses. Mais ils sont aussi plus drôles que vraiment dangereux : il faut à la fois s'en méfier et savoir en rire. Plaire et instruire : littérature tout à fait conformiste !

    Mais une telle leçon n'est crédible que si l'authenticité de l'information est garantie : d'où l'écriture à la première personne et la signature par un truand (qu'on suppose repenti) dont l'identité est doublement argotique : Péchon de Ruby veut dire "apprenti éveillé, fûté", et breton signifie en argot des Coquillards (tel qu'on le connaît par les documents de leur procès de 1455 et par les Ballades en jargon et jobelin de Villon)...  voleur !

     

     

               Ajoutons quelques jalons pour situer les lecteur réels : la Vie généreuse est rééditée à Paris en 1603, 1612, 1618, 1622, et enfin à Troyes en 1627, par Nicolas Oudot, fondateur en cette ville des éditions dites de la Bibliothèque bleue (petits livrets bon marché vendus par les colporteurs) ; elle est remplacée ensuite par le Jargon de l'Argot réformé, paru pour la première fois en 1628, et qui sera constamment réédité tant que durera la littérature de colportage, c'est-à-dire jusqu'en 1850. Par son circuit éditorial,  cette littérature s'adresse aux plus humbles de ceux qui accèdent à la lecture, public socialement dévalué, public "bas" ; mais un pastiche comme la Réponse et complainte au Grand Coesre sur le Jargon de l'Argot réformé (par "un des plus chenastres argotiers de ce temps", anonyme, Paris, 1630) qui donne un texte très argotique sans aucun procédé de traduction, s'adresse forcément à un lecteur du Jargon. Or ce lecteur doit être aussi un lecteur cultivé qui puisse être sensible aux jeux de langage héroïcomiques et burlesques, et préoccupé de la "question sociale" puisqu'il y est (assez savamment) débattu du problème de la charité. En fait, c'est ce genre de lectures dont on ne se vante pas, mais qu'un certain nombre d'indices désignent comme des lectures réelles dans de nombreux milieux.

     

    « PORTAIL, JeanRICHEPIN, Jean »

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