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    Gens du voyage

    Le juteux business des aires d’accueil

    Mis en ligne le vendredi 27 juillet 2012

        Tout ne va pas si mal quand on voit les fortunes que se font certaines sociétés privées chargées de l’accueil des gens du voyage. L’une d’entre elles affiche une rentabilité frôlant les 40%, et sa gérante est carrément autant payée qu’une star de la télé. Au prix de quelques entorses aux bonnes manières…

     


        On ne le savait pas, mais l’accueil des gens du voyage n’est pas un secteur peuplé que de bénévoles au grand cœur ou de militants dévoués à la cause. On en trouve, évidemment, en majorité. Certains s’en mettent néanmoins plein les poches, légalement mais dans des proportions insoupçonnées. Il faut bien reconnaître que le mécanisme créé par l’État pour permettre aux familles nomades ou quasi sédentaires de se poser un bout de temps et garer la caravane profite au privé dans les grandes largeurs. «Le dispositif est très lucratif», reconnaît-on à l’Association nationale des gens du voyage catholiques. Quelques sociétés, parmi la douzaine d’entreprises se partageant le gâteau de la gestion privée de ces aires d’accueil, telle GDV, décriée dans le milieu associatif, l’ont bien compris. D’ailleurs, les vraies questions de fond sur les problématiques liées à ces populations ne semblent pas toujours les intéresser, comme le dénonce Stéphane Lévêque, le directeur de la FNASAT, la Fédération nationale des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les gens du voyage: «On se contente d’une gestion très technique en installant des aires aux confins des agglomérations, au lieu de les considérer comme des quartiers à part entière reliés aux écoles, aux terrains de foot, etc.», explique-t-il. Une «mise à l’écart», selon lui, qui arrange tout le monde, sauf les gens du voyage…
    Pour un terrain pas trop grand, une société privée perçoit une redevance de la collectivité de quelque 100 000 euros par an. Mais cette contribution — payée tout de même avec nos impôts — peut grimper en flèche, jusqu’aux centaines de milliers d’euros alloués par exemple à GDV par l’agglomération de Compiègne (Oise) pour 75 places à Jaux.
    GDV, ce sont les petits malins du secteur, à voir comment ils s’en sortent, c’est-à-dire bien mieux que leurs concurrents. Alors que la moitié de l’ensemble des terrains dévolus au privé est gérée par la société SG2A-Hacienda, un poids lourd qui affiche une rentabilité à peine supérieure à 8%, GDV est ultra-profitable, comme le montrent les bilans que Charlie s’est procurés, tout en gérant peu de terrains.

     

     

    Filon familial


        Qu’on en juge: pour 2009, son chiffre d’affaires atteint les 3,2 millions d’euros, «en augmentation de 27,4%», précise le rapport financier. Bénéfice net: 1,3 million. Rentabilité: 40%. Et madame la gérante, Emmanuelle Guilloteau, qui est aussi la principale actionnaire, gagne autant qu’un people de la télé: elle s’est servi 600000 euros de dividendes en 2009. Sans oublier ses salaires: 25000 euros net par mois, soit deux fois plus que David Pujadas, le présentateur vedette du 20 heures de France 2. Petite gratification supplémentaire, elle touche 10000 euros en plus par nouveau projet, soit 70000 euros tombés dans sa tirelire en 2009. Un filon que ces gens du voyage, on vous dit!
    Rebelote en 2010: avec un chiffre d’affaires en baisse, à 2 millions d’euros, le bénéfice atteint quand même 750 000 euros. Rentabilité: 37,5%. Salaires de madame: inchangés. La mine d’or n’est pas tarie, loin de là. Et toute la famille en profite. Mademoiselle la fille travaille au sein de la boîte. Monsieur, qui n’apparaît pas dans les statuts, est une vieille figure associative du secteur, connu depuis une trentaine d’années pour un discours jugé très — trop — sécuritaire par beaucoup. «GDV se porte bien, reconnaît Denis Klumpp, qui se présente comme “conseiller” de la boîte. Il faut savoir que ces fonds publics ne sont pas donnés au petit bonheur la chance, et nous payons nos impôts tout à fait régulièrement. D’autres que nous doivent, par contre, faire face à des aires très dégradées sur lesquelles pèsent des impayés.»
      Il faut dire que les caisses de la boîte ne sont pas seulement alimentées par la générosité de la collectivité, mais aussi par les droits d’entrée et les prix imposés aux familles qui s’installent sur les aires. Selon divers témoignages, l’électricité y serait chère, l’eau également, même si GDV n’est pas la seule à pratiquer des tarifs élevés. Quant à l’entretien des lieux, il laisserait parfois à désirer. À Jaux (Oise), à Antibes (Alpes-Maritimes), à Marseillan (Hérault), le maire ou le préfet ont été saisis par des familles ou des associations, comme à Brignoles (Var) ou Saint-Avold (Moselle), où le contrat de gestion de l’aire locale n’a pas été reconduit. Sur ce dernier terrain, des conflits avec des familles ont dégénéré, GDV leur interdisant de remettre les pieds — et les caravanes — sur l’aire.
      «Ce sont toujours les mêmes perturbateurs qui ont voulu mettre le feu, menacent, se branchent illégalement, répandent des rumeurs. Mais nous avons la confiance de nos interlocuteurs», se défend Klumpp. Dans les associations, où le cas d’une de ces familles a été longuement évoqué, on ne trouve pas très normal que l’interdiction de s’installer en un lieu soit étendue à l’ensemble des terrains gérés par GDV en France. Juridiquement d’ailleurs, cette règle semble plutôt exorbitante. «En réalité, moins il y a de caravanes stationnées sur les aires, plus ça rapporte à la société, car la redevance de l’État est forfaitaire, quel que soit le taux de remplissage du terrain. Les entreprises ont donc intérêt à ce qu’il y ait le moins de familles sur les terrains », souligne un associatif. Peut-être la clé du filon ?

    Microsecteur et maxigains
    La loi oblige les communes de plus de 5 000 habitants à créer une aire d’accueil des gens du voyage, la République aidant les collectivités à les financer. Mais, une fois aménagés et salubres, ces terrains doivent être gérés au jour le jour. Deux cas se présentent alors: soit la commune — ou la communauté de communes — se décide à mettre les mains dans le cambouis et s’en occupe directement, ce qui arrive dans deux tiers des cas, soit elle délègue au privé. C’est le cas d’un tiers des quelque 1 000 aires d’accueil créées en France. Une microniche, mais qui peut rapporter !  

    Laurent Léger
    laurent.leger@charliehebdo.fr


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